Quand la pratique d'un art martial peut vous mettre en danger dans la vie réelle
Par Nathalie Scharf, 4e dan de judo ju-jitsu
C’est étrange comme une pratique de combat peut, au contraire, nous conduire à nous mettre en danger. Comment est-ce possible ?
Simplement à cause des règles de la pratique, des gardes spécifiques suivant les différentes activités. En effet, si je pratique la boxe, je vais avoir une garde haute, car il est interdit en boxe de frapper les jambes et les parties, comme dans la plupart des sports de combat. Si je pratique le karaté ou le ju-jitsu, je vais également avoir une garde haute, plus éloignée de mon corps par contre, prêt ou prête à parer les attaques à l’aide de mes bras. Pourtant, avec une telle garde, dans un environnement sans règles, je me mets en danger !
Pourquoi ?
Les règles servent à nous préserver des dérapages, à nous assurer que nous ne nous mettons pas en danger en pratiquant. Elles vont interdire les gestes les plus dangereux !
Quelles sont les conséquences de telles règles ?
C’est très simple : si je sais qu’il est interdit de faire telle ou telle action, je ne vais évidemment pas m’en méfier, je ne vais évidemment pas m’en protéger, je ne vais évidemment pas attaquer ces zones, donc je ne vais pas créer de chemins cognitifs, de réactions, de réflexes pour protéger ou attaquer ces zones.
Chaque fois que je me sentirai dans une ambiance de combat, je vais automatiquement reproduire mes schémas appris, je vais automatiquement reproduire les gestes maintes et maintes fois répétés en cours. Des schémas erronés, des techniques apprises et valables contre des pratiquants et pratiquantes tels que soi, qui vont agir et réagir selon les mêmes codes, selon les mêmes règles.
Que se passera-t-il lorsque je vais recevoir une attaque que je ne connais pas ? Peut-être aurai-je un bon réflexe, peut-être pas…
Après avoir pratiqué plusieurs disciplines, après en avoir enseigné certaines et après de multiples échanges avec des experts, nous sommes d’accord pour reconnaître que la rue n’est pas le dojo, le ring ou la salle de sport. L’art martial que nous pratiquons avec assiduité, tel un musicien qui crée encore et encore de nouvelles mélodies, est en réalité simplement un art. Comme le musicien, nous avons quelques notes, quelques techniques. Nous les déclinons à l’infini pour en faire des mélodies, mais l’essence, ce sont ces quelques notes, ces quelques techniques. Pour le savoir, pour s’en rendre compte, il faut avoir beaucoup, beaucoup pratiqué, beaucoup forcé, beaucoup cherché.
Un jour, on a fait un peu le tour, et de ces multiples mélodies, de toutes ces combinaisons de techniques, nous tirons le nectar. Le reste n’a servi finalement qu’à devenir un expert de quelques techniques. C’est parce qu’on est allé chercher très loin et très complexe que nous maîtrisons la simplicité, la base, l’énergie nécessaire au mouvement !
Finalement, on se rend compte que lorsque l’on applique quelques techniques simples et sans fioritures, on est bien plus efficace que lorsque l’on fait de jolis effets de jambes.
Un boxeur risque franchement de se briser les mains lorsqu’il va frapper de toute son énergie sans ses gants, le ju-jitsuka également, alors qu’un judoka sera démuni face à une personne torse nu, car il n’a pas de saisie. Frappe-t-on de la même façon lorsque l’on est pieds nus ou en chaussures ? En jupe ? En talons ? Et si je suis malade ce jour-là ? Si j’ai une douleur à la jambe avec laquelle, d’habitude, je frappe ?
Il y a une réponse à cela :
Quelques techniques qui vont briser la volonté de votre agresseur. Quelques techniques qu’il faut répéter simplement, qu’il faut ancrer dans sa tête comme une évidence.
Sentir le danger, se centrer, se concentrer, respirer pour permettre à l’énergie de circuler. Penser aux zones de faiblesse de l’agresseur (voir l’article précédent) : les yeux, les parties, la gorge. Peut-être sont-ils plusieurs ?
- En premier lieu, je me protège, je protège mes zones vitales : mes yeux, mon crâne, ma gorge, mes parties intimes. Autrement dit, exactement ce que je ne protège pas en salle, au dojo ou sur le ring.
- En deuxième lieu, je me défends. Je me centre, car lorsque je vais me défendre, je dois blesser suffisamment mon agresseur ou mes agresseurs pour pouvoir m’enfuir. Je vais viser ses zones fragiles, les yeux, les parties intimes et la gorge, ou des points vitaux. Je vais donc viser ce qui est interdit par les règles.
- En troisième lieu, je fuis.
Certaines activités, comme le MMA ou le krav-maga, n’ont pas les règles protectrices qu’ont d’autres sports de combat, pourtant je leur reprocherai leur manque de contrôle. Leur manque de centrage. Que faites-vous si, ce jour-là, vous êtes faible et malade, et incapable d’asséner une dizaine de coups d’affilée ?
Ce jour-là, il faudra prier pour que le stress vous permette de surmonter la faiblesse, et c’est bien possible. Pourtant, il est tout à fait possible de rester efficace sans brûler notre énergie.
Il y a bien longtemps, lorsque l’on regardait les arts de combat chinois, par exemple, les combattants pratiquaient beaucoup la méditation, et leur sagesse n’avait d’égale que leur compétence. C’est bien ce qui pèche dans les pratiques actuelles. Je ne dis pas qu’il faut être un méditant accompli, et pourtant je vous le souhaite. Je dis qu’il faut travailler en profondeur, il faut travailler les quelques coups efficaces qui, appliqués avec maîtrise, briseront votre adversaire. Apprendre le contrôle, la patience, se débarrasser de l’illusion de la scène pour n’en garder que l’essentiel.
Dans notre société, nous sommes tant et tellement sollicités que nous ne savons plus où poser notre attention, notre concentration. Apprendre à poser son regard, à analyser, à respirer, à patienter. C’est l’assurance de la sécurité, du contrôle, quelle que soit la situation. L’énergie est à la base de tout : la contrôler, la maîtriser est l’enjeu principal. Il n’y a presque pas besoin de technique lorsque l’on maîtrise l’environnement, car on n’est déjà plus en train de lutter contre tout, contre soi, l’agresseur, l’environnement : on est en train de composer avec, et c’est complètement différent.
Merci de m’avoir lu…