Ce que nous avons perdu des arts martiaux, je crois
Par Nathalie Scharf, 4e dan de judo ju-jitsu
La connexion
Je trouve qu’avec le temps, nous perdons l’essence même des arts martiaux ; en tout cas, moi, je la vois de moins en moins dans les dojos… Les arts martiaux sont un état d’être et non une méthode de combat. Le combat y est nécessaire, car pour préserver la paix, il faut pouvoir combattre l’ennemi, bien évidemment. Mais ce n’est pas le premier sens. Le premier est la recherche de l’harmonie. Je comprends qu’on puisse se demander, à l’heure actuelle, ce que ça peut vouloir signifier sur un blog de self-défense. Eh bien justement : cet article y a toute sa place, et à mon avis, il serait grand temps de remettre de la clarté dans un domaine où a fini par prédominer la violence.
Les arts de combat peuvent être utilisés comme bon nous semble, c’est-à-dire qu’apprendre les points vitaux peut être utile pour se défendre ou pour attaquer ! À mon sens, et c’est dans ce sens que j’ai toujours pratiqué, cela sert à prendre conscience de la fragilité humaine et de notre pouvoir de décision.
Lorsque nous pratiquons un art de combat, nous devons avoir pleinement conscience du potentiel meurtrier que nous développons. Les écrans nous bassinent de violence, à croire qu’une chaise se fracasse sur le crâne de quelqu’un et le met simplement en colère… Oh non, ceci est du cinéma ! Une chaise sur un crâne peut le fracasser, et la chaise ne cassera pas, c’est certain ! Prenez bien conscience de cela quand vous vous entraînez à frapper en imaginant qu’il s’agit d’une tête. Plus encore si vous maîtrisez l’énergie. Peut-on maîtriser l’énergie et à la fois ne pas en avoir conscience ? Je ne sais pas, je ne crois pas.
Maîtriser l’énergie, c’est focaliser son attention, son intention sur ce que l’on fait. Peut-être avez-vous entendu parler de chi ou de ki. Le chi ou le ki, c’est la concentration d’énergie qu’il y a en chacun de nous. Mobiliser cette énergie et la canaliser, c’est-à-dire la contrôler et l’utiliser, c’est ça, la connexion : la connexion à soi, à son potentiel. Lorsque l’on est connecté, lorsque l’on peut utiliser son chi ou son ki, c’est l’image de mettre toute sa puissance au bout de la pointe d’une flèche, la flèche étant notre poing, notre pied, nos doigts, peu importe. Frapper de cette façon concentre l’énergie sur l’impact, on n’a alors pas besoin de frapper cinquante fois. Bien sûr, on peut rater son premier coup, ou même les trois premiers, mais je suggère à la personne en face de prier pour qu’elle ne reçoive pas le quatrième, parce que l’intention et la puissance du chi ou du ki seront destructrices !
C’est à cela que je préconise de se connecter lorsque l’on pratique, c’est de cela qu’il faut avoir conscience. Lorsque le chi se développe, la conscience de soi également, ainsi que la confiance en soi. Avoir conscience qu’on peut faire une arme de son propre corps ne doit pas nous faire frémir de plaisir, mais au contraire élever notre conscience.
L’Art de la guerre
L’Art de la guerre est un traité de méthode militaire chinoise, par maître Sun Zi, ou Sun Tzu. Ce traité recèle des trésors stratégiques militaires, mais pas seulement ; et c’est bien là toute la beauté de la culture chinoise, et asiatique en général, qui nous révèle à travers le taijitu, plus connu sous le nom de yin et yang, quelques vérités comme la dualité, la complémentarité, les cycles, les ressemblances, etc. Pourquoi je parle de ça ? Tout simplement parce que ce qui est valable à grande échelle sur un champ de bataille est valable à petite échelle ; ce qui est valable pour l’extérieur est valable pour l’intérieur. Autrement dit, lorsque le traité de L’Art de la guerre nous explique que la première chose à faire avant une bataille est d’étudier le terrain et le climat, ceci est valable à petite échelle, et également à l’intérieur de moi.
Quel est l’état des lieux où je me trouve ? Comment vais-je organiser ma défense dans ce lieu ? Comment est mon état intérieur ? Suis-je en capacité de me battre ? Ai-je les ressources ? Est-ce que je vais me défendre de la même façon en intérieur qu’en extérieur ? Sur du béton ou sur de la pelouse ? En bonne santé ou malade ?
Je sais qu’on peut me rétorquer que l’on n’a pas le temps de penser à tout ça, parce que l’attaque arrive comme ça, d’un coup. Je réponds non, c’est faux, l’attaque n’arrive jamais comme ça, d’un coup ! On peut avoir la perception que l’attaque est arrivée d’un coup parce qu’on était focalisé sur autre chose, dans ses pensées, sur son smartphone ou absorbé dans une conversation, et qu’on n’a pas vu venir l’agression : oui, c’est possible. Mais l’agression ne surgit pas de nulle part, elle n’apparaît pas ! Les agresseurs se sont déplacés jusqu’à nous et on n’était pas assez vigilant pour les voir arriver. Oui, d’accord, c’est tout à fait possible.
Pourtant, cela se travaille, comme le reste : travailler la conscience d’être. Prenons un exemple simple : nous sommes dans la rue, une rue animée, avec de la circulation. Dans la majeure partie des cas, nous avons tous un schéma neuronal, c’est-à-dire une sorte de programme intellectuel appris, pour nous renseigner sur l’arrivée, la vitesse, la distance des véhicules autour de nous. C’est un simple schéma neuronal, une simple habitude prise dans l’enfance. Nous prenons conscience du lieu dans lequel nous sommes en fonction d’un critère de danger : les véhicules.
Eh bien, il suffit de mettre en place d’autres critères qui vont éveiller notre méfiance lorsque nous décelons une autre forme de danger. Le ton des personnes qui parlent est souvent déjà inscrit en nous pour nous sortir de notre activité, et nous pouvons y ajouter la vitesse de déplacement des personnes aux alentours, la façon de marcher, la position de leurs mains, etc. Il y a pléthore de critères qui peuvent être utilisés, en fonction évidemment des différents environnements dans lesquels nous nous trouvons. Il est évident que c’est le décalage entre le comportement attendu dans un lieu et le comportement observé qui va attirer notre attention.
Qu’est-ce que cela peut nous apprendre sur nous-mêmes ?
Qu’est-ce que nous cherchons en pratiquant un art de combat ? Nous pouvons apprendre une quantité de techniques de combat qui ne nous serviront à rien si l’esprit n’est pas là. La pleine conscience des dangers potentiels sous-entend également la pleine conscience de la sérénité, la pleine conscience de la paix intérieure.
Je ne vois plus d’enseignement dans ce sens, je ne vois pas assez d’enseignements sur soi, sur le contrôle de soi. Comment vais-je correctement utiliser mes techniques si je ne comprends rien à ce qui m’arrive, submergé(e) par les émotions ?
Et comment ne pas être submergé(e) par les émotions si je n’ai rien vu venir ? Je vais être envahi(e) par la peur, ou par l’agressivité dans le meilleur des cas, cueilli(e) complètement par l’apparente spontanéité de la situation.
Permettez-moi un conseil : entraînez-vous à observer, à ressentir l’environnement et à adapter votre attention. Si vous êtes pratiquant, entraînez-vous à canaliser votre énergie sur chaque coup porté, pour ne pas avoir de déperdition d’énergie. Ancrez-vous avant de frapper, centrez-vous, retrouvez l’essence des arts martiaux…
Merci de m’avoir lu…